Un tiers-lieu rural dédié à la transition écologique : l’exemple de La Vigotte Lab [Série Tiers-Lieux #2]

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La Vigotte

Créer un tiers-lieu dédié à la transition écologique dans les hameaux de moyenne montagne, c'est l'ambition d'Antoine Daval, Jean Benhedi, Chloé Gaspari et Chloé Peccatte cofondateurs de l'association La Vigotte Lab.

Après avoir dirigé pendant 4 ans les programmes de recherche de l'Institut de la Transition énergétique pour les Villes, Efficacity, et créé l'activité "Territoires d'expérimentation" pour rapprocher les chercheurs et porteurs de projets des territoires, Antoine est revenu sur les terres de son enfance dans les Vosges.

Copropriétaire du domaine de la Vigotte, il contribue à transformer depuis quelques mois le hameau en véritable lieu d'expérimentation, de recherche et de formation sur des projets d'aménagement et d'adaptation au changement climatique, en faisant appel à l'intelligence collective et à la coopération à l'échelle du territoire.

Maîtrise des cycles de l'eau, de l'énergie, production locale, protection et mise en valeur de la biodiversité sont autant de sujets abordés dans cet espace ouvert, qui se veut "banc d'essai" pour l'ensemble des porteurs de projets locaux : collectivités, entrepreneurs et collectifs, universités et laboratoires de recherche, etc.

Un entretien riche en enseignements avec cet entrepreneur passionné.

Pour commencer, pouvez-vous nous définir ce qu'est pour vous un tiers-lieu ?

La définition du tiers-lieu est assez large. Elle va de la salle associative mise à disposition de la commune pour réaliser des activités très diverses, jusqu'à des lieux beaucoup plus élaborés et structurés.

Parlez-moi du tiers-lieu que vous avez co-créé : La Vigotte Lab.

"La Vigotte Lab" est un tiers-lieu rural, situé dans le hameau de La Vigotte dans le département des Vosges, sur un ancien site agricole de 30 hectares, devenu ensuite site touristique, dont j'étais co-propriétaire par héritage familial.

Nous avons structuré le tiers-lieu autour de 4 axes : l'expérimentation, la formation, la mobilisation citoyenne et l'accompagnement à l'entrepreneuriat.

On compte nombre d'infrastructures et de recherches pour repenser la ville et le modèle urbain de demain, mais finalement assez peu pour l'échelle rurale et surtout celle des hameaux. La Vigotte Lab se propose donc d'être un lieu d'expérimentation et de recherche sur le sujet. Par exemple, nous mettons en place un système d'assainissement collectif par les plantes : toutes les étapes, les devis, actes notariés seront rendus publics avec des notices explicatives pour que les autres hameaux puissent s'en inspirer s'ils le souhaitent. Les bonnes comme les mauvaises idées sont testées et documentées, en open-source !

D'autre part, nous mettons à disposition nos espaces pour les chercheurs et les étudiants. Dernièrement, nous avons accueilli 60 étudiants de l'université de Lorraine. L'ensemble du site a été pensé pour créer des parcours apprenants sur des sujets liés à l'aménagement du territoire. L'ouverture de La Vigotte Lab leur permet ainsi d'être directement confrontés au terrain.

Nous accueillons enfin des jeunes entreprises innovantes qui viennent tester leurs prototypes avant de passer à l'échelle. Nous hébergeons par exemple un jeune exploitant agricole, et proposons à un exploitant volontaire de venir expérimenter le modèle de l'aquaponie sur le site.

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Pourquoi avez-vous décidé de créer le tiers-lieu ? Quel était le besoin initial auquel vous cherchiez à répondre ?

Avant de fonder "La Vigotte Lab", j'ai travaillé sur plusieurs projets liés à l'aménagement des territoires et à l'ingénierie environnementale et ai pu remarquer un fort décrochage entre les actions de Recherche et Développement nationales et les réalités du terrain, ainsi qu'une faible capacité des solutions à s'adapter aux besoins concrets. C'est un constat que j'ai pu faire en milieu urbain, mais qui est plus frappant encore en milieu rural, où j'ai noté un manque criant d'équipements dédiés pour répondre efficacement aux besoins humains et organisationnels qui lui sont propres. L'état de l'art sur les questions de gouvernance, de modèle économique et de sociologie sur l'adaptation des hameaux isolés (notamment en moyenne montagne) aux changements climatique, numérique et plus généralement écologique est très faible et mérite des travaux de recherche et d'expérimentation de terrain.

D'autre part, j'ai un attachement personnel au territoire. Comme je l'ai déjà évoqué, ma famille était propriétaire du domaine depuis plusieurs générations, et la Vigotte représentait pour moi un refuge dans un bel écrin de verdure. Il abrite des sites importants de biodiversité : il est notamment situé dans le périmètre du Parc Naturel Régional (PNR) des Ballons des Vosges , est en bordure de deux sites Natura 2000 , classé zone d'intérêt faunistique et floristique de rang 1 (ZNIEFF1) . Or, ces dernières années, le site s'est mis à révéler et rendre très concrètes les problématiques liées au changement climatique et à la monoculture : dégradation des forêts, verdissement des lacs...

Ces deux constats m'ont motivé ainsi que les membres actuels de l'association de cofonder La Vigotte Lab, et à expérimenter directement sur le terrain des solutions à ces enjeux. Les principaux propriétaires fonciers se sont accordés pour ouvrir le site à des activités de "living lab" avec l'introduction de pratiques de science ouverte et d'innovation collaborative. Les tiers-lieux sont de façon générale déjà faits de "bric et de broc", en "système D", et ce d'autant plus en milieu rural où l'on ne connaît pas des levées de fonds de l'ampleur de ce que l'on trouve en métropole... Mais cela permet justement de penser modeste, frugal, "slow" ou "low tech", et de mutualiser au maximum les ressources et compétences, ce qui est souvent une manière de procéder très puissante pour innover.

Le site comprend aujourd'hui :

  • Des capacités d'hébergement pour plus de 100 personnes, des espaces de travail pour toutes sortes d'activités
  • 30 hectares de forêts, prairies, zones humides et cours d'eau ouverts à l'expérimentation (dont une parcelle forestière mise à disposition de la recherche)
  • Des équipements de captation, distribution et assainissement de l'eau en cours de rénovation (projet de phytoépuration collective à l'étude)
  • Des équipements de production énergétique en chaudière bois-plaquettes forestières avec projet de mini réseau de chaleur pour desservir le hameau
  • Une ancienne turbine avec projet de remise en route et pompage intelligent via le stockage offert par les étangs en terrasse.
  • Des pâtures et, un projet de ferme aquaponique et un projet d'implantation de cultures de plantes médicinales et aromatiques

De quand date la création du tiers-lieu ?

Il est assez difficile de donner une date précise pour la création de La Vigotte Lab. L'association a été créée en mai 2021, mais la première démarche de transformation du lieu a été lancée dès 2015. On s'est de plus appuyés sur un existant non négligeable : le hameau comptait déjà une douzaine de pavillons résidentiels, une ferme, un hôtel-restaurant, un grand hangar, des prés et pâturages, avec un passé de site agricole et touristique.

Quel regard ont eu les habitants sur votre arrivée et la transformation du lieu ?

Quand on est confronté à quelque chose de nouveau, il est naturel d'avoir un premier réflexe de rejet, de protection face au changement. Une des premières choses que nous avons faite a été bien sûr de rencontrer les habitants et les autres entrepreneurs du village.

On s'est alors assez vite rendu compte d'une part que ces personnes étaient en accord avec la démarche et d'autre part que beaucoup d'entre elles étaient très qualifiées et compétentes sur les thématiques d'aménagement, d'écologie, d'agriculture sur lesquelles nous nous penchons : un terreau puissant pour l'innovation !

Sur quels acteurs de territoire avez-vous pu vous appuyer pour monter votre projet ?

Par mon parcours professionnel passé, je connaissais la culture du travail des collectivités et services de l'Etat, ce qui s'est évidemment avéré être un véritable atout. Un de nos premiers réflexes a été d'aller chercher les élus. Nous sommes accompagnés par nos communes, par la Communauté de Communes des Portes des Vosges Méridionales, le Pôle d'Equilibre Territorial (PETR) mais aussi les services de l'Etat (la Direction Départementale des Territoires (DDT), le Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges (PNR), les universités, etc.).

Quels types d'aides ces différents acteurs vous apportent-ils ?

La question est bien posée : on a souvent tendance à ne penser qu'aux financements alors qu'il est crucial d'imaginer d'autres formes d'accompagnement. Dès le début du projet, il est extrêmement important de réussir à dépasser la simple notion de "besoin de financement", et rapidement se demander "pourquoi on cherche des financements ?". Par exemple, les collectivités peuvent souvent répondre qu'elles n'ont pas de quoi financer un local... mais ont en revanche un local à mettre à disposition !

Un des premiers partenaires a été pour nous le PNR. Il nous a apporté une aide certaine en ingénierie pour accompagner l'évolution et l'aménagement de certains espaces, en nous mettant à disposition un responsable urbanisme et réglementaire.

Par ailleurs, le PNR a une connaissance très pertinente et holistique du territoire, ce qui fait de lui un formidable parrain. De fil en aiguille, les services de l'Etat du département, l'Agence de l'eau, la DDT, et les élus locaux ont tour à tour endossé ce rôle et cherché à accompagner le projet.

Pour le volet financier, nous avons réussi à rassembler lors d'une réunion unique une dizaine de financeurs publics potentiels (le Département, la Région, le Commissariat de massif, le PNR...). Nous avions préparé un tableau où nous listions les projets concrets et nos besoins associés. Chacun pouvait se positionner sur ce qui l'intéressait, et nous éclairer sur les appels à projets ou autres subventions auxquels nous pouvions candidater pour chaque point, et à quelles conditions nous pouvions en bénéficier. Cela a permis de travailler de façon réellement coopérative et d'aborder les questions liées aux co-financements.

De façon générale, comment procédez-vous pour chercher des aides ?

Selon nos besoins, on utilise ou non le terme de "tiers-lieu". En effet, il y a une multiplication des aides spécifiques aux tiers-lieux, mais par définition, ce sont des lieux "multi-activités", il est donc aisé de décomposer ce que l'on fait en plusieurs sous-projets et d'aller chercher des dispositifs plus ciblés, par exemple des aides liées à la R&D, à la rénovation énergétique, ou encore au tourisme.

Afin d'accueillir une grande diversité d'activités et d'adapter dans le temps les solutions proposées au besoin, les tiers-lieux sont souvent pensés pour être réversibles ou du moins évolutifs. Comment avez-vous abordé ce sujet avec La Vigotte Lab ?

Nous avons quelques espaces ouverts : la mutabilité y existe de fait. Dans certains espaces, comme les préaux, nous organisons une multitude d'activités différentes, et profitons des ressources mobilisables à l'échelle du hameau, comme des bancs prêtés par l'auberge pour accueillir du public par exemple.

D'autre part, nous avons sur le site une ancienne ferme en pleine restructuration. Nous avons consulté l'ensemble des copropriétaires pour nous forger un premier avis sur ce que nous souhaitions en faire. Pour le moment, l'option de l'accueil d'événements culturels est choisie, sans savoir exactement la forme qu'elle prendra. Nous allons réfléchir sur des modes d'aménagement modulables avec l'école d'architecture de Nancy, et travailler à l'évolutivité du site pour y accueillir d'autres types d'activités si cette première expérimentation se révèle infructueuse.

Quelle structure juridique avez-vous choisi pour le tiers-lieu ?

La gouvernance est un des grands enjeux des tiers-lieux de façon générale. Nous avons eu plusieurs partenaires pour trouver le montage juridique qui correspondait le plus à nos besoins - Legicoop par exemple - tout en gardant en tête l'idée d'assurer une flexibilité et évolutivité du système de gouvernance en prévision des futurs développements. On a commencé simple avec une association 1901 et on envisage d'opter pour une structure hybride avec plusieurs entités juridiques qui se côtoient : SCIC (Société Coopérative d'Intérêt Collectif) pour coordonner et permettre le co-investissement, une association 1901 pour les activités d'animation,une SCI (Société Civile Immobilière) pour gérer le foncier, une Association Syndicale Libre, pour opérer certains équipements collectifs et même une SAS pour l'activité de conseil et de formation Il n'existe pas un outil juridique unique qui permettent tout.

L'objectif de la SCIC est de donner un cadre simple, lisible et fonctionnel aux vocations et compétences de chacun, en assurant un équilibre entre autonomie de gestion tout en prévoyant de forts canaux de coopération. Cela nous permet aussi de responsabiliser toutes les parties prenantes et de partager les risques.

Quel est votre modèle économique ?

Sur le plan financier, comme c'est quasi systématiquement le cas dans les tiers-lieux, nous avons une grande variété de revenus (fonciers, prestations de type consulting, formations, éco-tourisme...). De nombreuses synergies existent entre ces activités : l'ensemble se renforce et communique. Ainsi la conduite d'expérimentation apporte des fonds de R&D ou de soutien à l'innovation (par exemple des fonds européens). Ces expérimentations génèrent des cas d'études pour la formation qui permet de mobiliser des revenus spécifiques (prestation auprès d'écoles ou partenariats avec des centres agréés, location d'espaces). L'ensemble de l'activité expérimentale constitue un pôle d'attractivité pour le territoire et attire des séminaires d'entreprises mais aussi des touristes qui eux même génèrent des revenus sur l'activité locative, événementielle et culturelle. In fine la fréquentation du site par le public augmente son attractivité pour les entrepreneurs qui cherchent des lieux pour initier leurs activités et pour expérimenter à leur tour... La boucle est bouclée !

Un dernier conseil que vous souhaiteriez mettre en valeur pour d'autres personnes qui auraient la volonté de se lancer dans la création d'un tiers-lieu ?

J'aimerais souligner à nouveau le lien qui me semble essentiel avec le monde académique, qui a été un de nos premiers partenaires. Sans nécessairement y chercher une source de revenu, car ce sont des milieux souvent peu financés, ils s'avèrent précieux pour structurer le tiers-lieu via un apport de matière grise ! Nous aimons accueillir des élèves qui viennent se servir du lieu pour produire de la connaissance sur les transformations des territoires ruraux et la place des tiers-lieux ; ces rapports nous permettent de crédibiliser notre démarche, d'étayer nos postures et solutions.

Pour aller plus loin :

Retrouvez les dispositifs relatifs aux tiers-lieux sur Aides-territoires

Ressources complémentaires sur La Vigotte Lab

A toutes fins utiles : documentation partagée par La Vigotte Lab

  • Fiches action PTRTE , à destination des financeurs pour les aider à appréhender le projet en un coup d'œil, en amont d'un éventuel montage de dossier




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